Ce sont des reproductions polymorphes, arrachées à une première vie imprimée, qui constituent la matière et le sujet exclusifs des photographies de Gérald Schmite depuis plusieurs années. Entamées en 2008 et succédant à un travail qui privilégiait déjà des intérieurs mis en scène – mais avec de véritables objets et figures installés dans un espace en trois dimensions –, ces images témoignent d’une évolution sensible dans sa pratique photographique. Il ne puise désormais plus ses visages dans la matière brute du réel, lui préférant des univers déjà constitués, des images et motifs composés par d’autres artistes, photographes ou peintres, qu’il va intégrer à son propre vocabulaire plastique.
Ses différentes séries reposent sur un même mode opératoire : dans son studio mobile comprenant quelques projecteurs et trépieds qui servent de socles à ses collages, il élabore des univers ambigus à partir d’images fragmentaires collectées de différentes sources (catalogues d’exposition, revues de photographie ou de mode) puis transposées dans de nouvelles dramaturgies. Un langage hybride, hétérogène, volontairement impur en résulte, empruntant à la fois aux codes de la peinture classique et de la publicité contemporaine. Ce procédé engage un autre rapport à la représentation de la figure humaine, qui n’est désormais plus médiatisée que par des reproductions imprimées, figure qu’il va s’agir d’une certaine façon de défigurer pour refigurer. Son travail obéit en effet à un double mouvement d’effacement et d’ajout. Il intervient directement sur les images en modifiant leur format ou en y ajoutant de la matière (travaillant le vernis, le blanco, aussi bien que l’acrylique) et laisse parfois délibérément visible le liseré blanc qui délimite ses formes, mettant ainsi à nu son procédé de découpe artisanale. Le fini lisse et impeccable cohabite avec un processus artistique plus archaïque, dont la photographie finale portera les stigmates. L’intégrité de ses images est en permanence inquiétée par des opérations de découpage, de retranchement, ou au contraire d’accumulation. Retravaillés au pinceau, habillés par la lumière, les greffons d’histoires prélevés chez d’autres vont entrer en collision pour amorcer des récits inédits au sein de ses compositions sophistiquées.
/ Lointaines réminiscences de planches anatomiques qui auraient fait fi de tout didactisme pour suivre leur propre logique onirique, ses photographies éviscèrent les motifs, induisent de nouvelles pistes visuelles en soumettant les visages et les corps à des métissages formels inattendus. La figure de l’écorché, que Gérald Schmite convoque régulièrement à travers ses emprunts à des manuels d’anatomie datant du XIXe siècle, est réactivée dans sa série « Hybridations » où la figure humaine s’ouvre pour laisser apparaître tantôt un vide, tantôt un autre sujet. Il écorche le papier, le pelle comme un fruit jusqu’au noyau à partir duquel l’image déplie sa polysémie.
Car la beauté tutoie sans cesse le monstrueux et le grotesque dans ses univers. Ses figures, à la fois sublimes et dérisoires, apparaissent comme des icônes fantoches sur papier glaçant. Ainsi le Saint-Sébastien biblique lui inspire-t-il une série de « Martyres aux cure-dents », exhibant leurs corps outrageusement esthétisés perforés d’inoffensives piques de bois. Ses natures mortes contemporaines jouent quant à elles ironiquement du décalage qu’elles proposent par rapport au modèle historique. Mais si l’histoire de l’art peut être précisément convoquée (ses éclairages, dramatisés par des effets de clair-obscur caravagesques, nimbent ses figures d’une lumière toute picturale), son travail ne s’installe jamais dans une période donnée. Les temps et les styles s’amalgament au profit d’une vision plurielle et dissonante.
Le portrait, et plus précisément le portrait féminin, est lui aussi mis à l’épreuve de ces remodelages narratifs et plastiques. C’est que ces effigies, principalement issues de revues de mode, affichent la plupart du temps des faces impavides, pauvreté expressive qui permet au photographe d’utiliser les visages comme de véritables écrans où toutes les situations peuvent être projetées. Ses personnages féminins sécrètent toujours plusieurs images à la fois : tantôt lascifs, déterminés ou masqués, ils déjouent les clichés habituels. La série des « Automoloves » reprend de façon littérale le couple publicitaire femme-voiture, mais la femme n’est plus ici un simple faire-valoir, elle affirme un désir plus opaque. De même, ses femmes voilées et sa moderne Jeanne d’Arc/Peau d’âne, qui s’érige dans ses attributs composites, dégagent un hiératisme énigmatique. Les rôles s’échangent sans cesse, les arrière-plans se renversent, les réalités s’entrechoquent et enfantent des formes nouvelles.
Ainsi la platitude du désir calibré des visages de mode s’épaissit-elle d’un arrière-monde riche de possibilités : les images sont rappelées à un autre univers, modifiées pour être réactivées dans des mises en scène hantées par une inquiétude en suspens, des figures duelles, dénaturées, prêtes à se dissoudre. Sa série « Lames » travaille directement cette question de la distorsion et de la disparition de la figure. Des visages crépusculaires se détachent en fines lames sur un fond sombre. Sous l’effet de l’angle de prise de vue, les reproductions en deux dimensions se retrouvent étirées et anamorphosées, au risque de la disparition. Il s’agit de faire la dernière image avant le noir : la photographie finale figure l’ultime instant de présence avant l’éclipse définitive. Gérald Schmite dit à chaque photographie la beauté et la misère de ces lambeaux d’images, mobiles de fictions et de papier.

Anne Marquez

Gérald Schmite
Vit et travaille à Paris.

Après une formation en histoire de l’art, Gérald Schmite entame une carrière de peintre et travaille comme Directeur artistique pour plusieurs grandes agences de conseil en communication. Il se consacre par la suite à une photographie plasticienne et réalise plusieurs séries de mises en scène allégoriques (Salon Jeune Création 2000). Depuis 2007, il s’oriente vers une photographie exclusivement composée à partir de reproductions qu’il reconfigure dans de nouvelles compositions emmêlant librement les époques et les styles.